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Pâques 2020 Homélie du Père Bouttin

Homélie du jour de Pâques 2020-Père Bouttin

Evangile selon saint Jean (20,1-9)

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.

Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »

Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.

En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

Homélie

Trois personnes qui ont eu des difficultés à croire : Marie-Madeleine, Pierre et Jean.

Certes, Marie-Madeleine, venue de bonne heure au tombeau, a vu la pierre du tombeau enlevée, et elle est allée aussitôt porter la nouvelle à Pierre, ainsi qu’au disciple que Jésus aimait. Mais cette nouvelle n’est pas une bonne nouvelle : « On a enlevé le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. » Effondrée par la mort de Jésus, traumatisée par le tombeau ouvert, elle n’a même pas pris la peine de regarder à l’intérieur. Elle imagine faussement que le corps a été dérobé. Et c’est cela qu’elle va annoncer aux apôtres. Elle passe complètement à côté de la Résurrection.

Interloqués par la nouvelle, Pierre et Jean courent à leur tour vers le tombeau voir ce qu’il en est. Jean arrive le premier et regarde à l’intérieur, il voit le linceul à terre mais il n’entre pas. Pierre le rejoint, pénètre dans le tombeau, voit le linceul à terre et aussi le suaire bien enroulé. Mais il reste perplexe, sans rien comprendre. Seule petite lueur d’espérance, très énigmatique : lorsque Jean entra à son tour, « il vit et il crut ». Oui, il vit et il crut. Tout est là, mais si mystérieux, et encore très obscur.

Voilà à première vue tout l’évangile de ce matin de Pâques : un tombeau vide, trois disciples désemparés, paralysés, dont un seul semble avoir commencé à percevoir obscurément, en creux, sans aucun mot, l’immensité de ce qui vient de se passer.

 

Pourquoi cette retenue de l’évangile ?
Pourquoi cette obscurité qui semble cacher la Résurrection et empêcher de la proclamer ?
Pourquoi ce silence sur ce qui est l’événement le plus décisif de toute l’histoire de l’humanité ?

 

En fait, en ce matin de Pâques, il s’agit d’aiguiser notre foi pour la raviver, il s’agit de purifier notre joie pour la laisser éclater plus pleinement et plus profondément.

En effet, on ne peut pas connaître la résurrection de Jésus comme on prend connaissance de n’importe quel événement, fût-il important. Certes, c’est un fait réel, très réel, le plus réel de tous, mais c’est un fait qu’on ne peut reconnaître que moyennant un engagement personnel, libre, un engagement d’amour, un engagement total dont l’enjeu n’est rien moins que le tout de notre vie, notre bien le plus essentiel.

Ce n’est pas un fait dont on prend connaissance de façon mécanique, un fait qui s’impose comme vrai, qu’on le veuille ou non. M. Macron est président de la République. Voilà un fait immédiatement évident et incontestable, un fait que je suis obligé de reconnaître, mais un fait dont la reconnaissance n’engage aucunement les profondeurs de ma personne.

La résurrection de Jésus, au contraire, événement autrement plus vrai, plus réel, plus bienfaisant que l’élection de n’importe quel chef d’État, ne peut être reconnue que par un acte qui nous engage tout entier, du plus profond de nos personnes, parce que l’enjeu de cet événement n’est rien moins que notre bien ultime et suprême, notre libération du péché, notre salut total, notre vie éternelle.

C’est un événement qu’il est impossible de saisir sans vouloir librement le reconnaître, sans désirer s’engager tout entier dans ses conséquences : si le Christ est ressuscité, c’est pour que je ressuscite à mon tour avec lui, pour que je m’engage tout entier à sa suite. Et si je parviens à croire qu’il est ressuscité, c’est parce que Dieu a mis au plus profond de moi le désir de cette vie nouvelle, parfaite et éternelle que Jésus a fait triompher.

 

Voilà pourquoi l’évangéliste Jean nous présente ce matin l’accès à la foi en la Résurrection, avec des étapes incontournables qui nous introduisent pas à pas dans la grandeur infinie de la joie pascale qui nous est donnée ce matin.

Au départ, avec Marie-Madeleine qui court au tombeau pour pleurer Jésus, il y a l’amour brut, l’amour instinctif, le désir vital de salut de celle qui, perdue par son péché, a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu en Jésus, mais un amour qui reste aveuglé tant que le Ressuscité ne vient pas se faire reconnaître en personne.

Puis il y a Pierre, le chef des apôtres, appelé à garantir la vérité des signes de la Résurrection, la vérité de la foi, lui qui pourra attester que le tombeau était vide au matin de Pâques, et que Jésus, le soir même, lui est apparu avec les autres apôtres ; c’est sur le témoignage de sa foi que nous pouvons croire, mais cette foi a été lente à naître, surtout après le rude échec du reniement.

Et puis il y a Jean, « celui que Jésus aimait » (Jn 20, 2), celui qui aimait Jésus du plus profond de son être,. Poussé par un désir d’intelligence amoureuse, il avait commencé à se laisser introduire dans l’intimité du coeur divin de Jésus. C’est la force de cet amour lumineux, total, qui le fait courir plus vite que Pierre et surtout qui lui permet de voir en profondeur, et alors de croire. Tout en voyant les mêmes choses que Pierre, Jean, lui, et lui seul, a pu croire, avant même que Jésus ne soit apparu. Il n’a pas eu à attendre le témoignage extérieur du Ressuscité Il vit et il crut… Contrairement à Thomas qui a dû attendre de voir Jésus ressuscité pour croire en sa résurrection, Jean, lui, a su se contenter de signes encore obscurs et ambigus pour croire. Pourquoi ? Parce que la force de son amour intérieur lui a permis, avant tous les autres, de se souvenir de tout ce que Jésus avait dit sur le mystère de sa mission. Et cet amour, unifiant en son coeur des indices dispersés, lui a permis de croire en la Résurrection avant même qu’elle ait été proclamée, avant même que le Ressuscité ne se soit lui-même manifesté.

Voilà pourquoi, pour nous aussi, les dispositions du coeur sont si importantes : c’est d’elles dont dépendent la qualité de notre foi, la qualité de notre reconnaissance de la victoire du Crucifié.

Ce clair-obscur de la foi naissante nous permet également de comprendre pourquoi Jésus, vainqueur de la mort, ne s’est pas fait voir à tous, dans la gloire de sa résurrection, à ses ennemis comme à ses amis, à ses proches comme à ceux qui ne le connaissaient pas ? Tout aurait été plus simple. Il aurait convaincu et soumis tout le monde par l’évidence de sa résurrection.

Sa résurrection n’est pas un fait brut que nous serions obligés de reconnaître mécaniquement, par la seule force d’une évidence immédiate dont chacun pourrait bénéficier. Elle est la victoire de l’amour destiné à des amis ; elle est don de vie à des hommes et des femmes qui désirent aimer la vie véritable et qui désirent vivre de l’amour véritable…

La foi en la résurrection de Jésus fait que nous sommes déjà ressuscités, — certes d’une manière qui n’est pas encore visible, car nous restons de chair et de sang, mais notre être, en ses profondeurs, en son orientation vitale, en ses puissances profondes, appartient déjà à la vie de Dieu. Le Seigneur nous ressuscite patiemment, de l’intérieur, pas à pas, par la force de sa croix glorieuse, de son corps et de son sang offerts pour nous, de sorte que la grâce de la vie nouvelle nous transforme en amis de Dieu et amis de nos frères, capables de nous tenir debout devant lui, pour devenir éternellement participants de sa nature divine.

 

Voilà, frères et soeurs, notre joie de Pâques, notre joie de chrétiens : dans l’aube naissante du Jour sans déclin, elle est sans limite. Jubilante ou retenue, exultante ou silencieuse, bien visible ou tout intérieure, elle est notre trésor, celui qui nous ouvre l’espérance de la vie et que nous avons à annoncer au monde entier.

Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité !

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